Quel est le lien entre l'Épiphanie et les étrangers?
Les étrangers et l’Épiphanie
À L’Épiphanie nous célébrons la venue des rois mages à la crèche. Mais qui étaient-ils vraiment? Est-ce que la présence de ces étrangers venus de loin peut nous aider à comprendre la réalité des migrants d’aujourd’hui?
Bonjour, bienvenue à Question de croire, un podcast qui s\'intéresse à la foi et à la spiritualité une question à la fois. Cette semaine, quel est le lien entre l\'Épiphanie et les étrangers? Bonjour. Bonjour, Joan, bonjour à toutes les personnes à l\'écoute.
Les traditions culinaires de l’Épiphanie
[Joan] Moi, j\'aimerais commencer déjà par une petite mise au point sur le charbon, qui a beaucoup à voir avec “los reyes”, avec les rois, comme on dit en Espagne. C’est en fait une petite alternative au cadeau, c\'est-à-dire que pendant longtemps, on a menacé les enfants, s’ils n\'étaient pas sages, au lieu de recevoir par exemple une mandarine, ils recevraient du charbon.
C’est assez marrant parce que je pense que le charbon, pendant longtemps, c\'était quand même quelque chose qui était très utile avant l\'électricité.
Donc finalement, au fur et à mesure, on a transformé la menace du charbon en une confiserie. C\'est une confiserie qui est fabriquée en Espagne avec sucre, eau, blanc d\'œuf, et puis évidemment, du colorant alimentaire noir ou bien du charbon végétal et qui est offerte un peu tout le temps.
[Stéphane] À l\'Épiphanie, il y a la galette des Rois. De tradition dans ma famille, ce n\'est pas vraiment une galette, c\'est plus un gâteau.
Je me souviens que ma mère mettait une fève et la personne qui trouvait la fève dans sa portion de gâteau était le roi ou la reine de la journée. Je me souviens même d\'une année où personne n’a trouvé la fève. On l’a avalé tout rond. Ça a laissé les gens un peu perplexes.
C\'est quelque chose qui est resté dans la tradition ici, cette galette, ce gâteau des Rois.
L’Épiphanie en Espagne
[Joan] Oh, mais au fait, Stéphane, on est dans la nouvelle année! Stéphane, bonne année!
[Stéphane] Ben oui, bonne année, bonne année à tout le monde!
[Joan] C\'est vrai qu\'au début de l\'année, avec toutes ces traditions, une fois au hasard du calendrier scolaire, je me suis retrouvée en Espagne alors qu\'on était en train de préparer la venue des reyes.
Normalement, non, parce que souvent, si j\'allais en Espagne, c\'était après le Noël papa-maman, mes parents étaient divorcés, on passait toujours Noël ensemble. Les rares fois où j\'ai pu aller rejoindre la famille espagnole, c\'était forcément autour du 26, puis il fallait rentrer vers le 2. Et puis les cavalcades, elles commencent le 3, le 4.
Et il y a eu une année comme ça, géniale, où j\'ai pu voir les cavalcades qui préparent en fait la venue des rois. Alors ça, ça tombe souvent le 6. Souvent c\'est plus ou moins autour de la rentrée scolaire. Je ne crois pas que je l\'ai vécu en Espagne.
Mais j\'ai pu vivre en fait ce qu\'on appelle les géants, gigantes, et puis les grosses têtes, les cabezudos. Alors ça, c\'est marrant, ces personnages: ils ont une énorme tête, tu vois, les grosses grosses têtes et ils défilent pour annoncer la venue des rois mages.
Mais tu vois, en même temps, maintenant que je travaille dans la migration, d\'ailleurs je suis très heureuse d\'avoir ce ministère, je ne peux pas m\'empêcher de me poser, de regarder ça et de me dire, mais qu\'est-ce que c\'est que toute cette allégresse populaire qui se réjouit, qui prépare même la venue de ces étranges étrangers venus apporter des cadeaux, alors qu\'on sait qu\'il y a un repli identitaire dingue en Europe et puis en Suisse aussi.
Finalement, à 45 ans maintenant, on s\'est dit, mais waouh! Comment ça se fait qu\'on arrive à faire cohabiter les deux?
Les rois mages, de bons étrangers
[Stéphane] Parfois, j\'ai l\'impression qu\'on a naturalisé ces personnes-là, dans le sens que, oui, ce sont des étrangers, mais ce sont de bons étrangers. Et, un peu cyniquement, je pourrais dire, ils repartent une fois qu\'ils ont terminé ce qu\'ils avaient à faire.
C\'est vrai que c\'est intéressant, parce que ces personnes dont on ne connaît pas vraiment le nom, il y a la tradition, mais est-ce qu\'ils étaient trois, est-ce qu\'ils étaient douze, est-ce qu\'ils étaient neuf ?
Ça, ce sont des questions de tradition. On sait que ce sont des gens qui viennent de loin, mais d’où, on ne sait pas encore une fois, c\'est la tradition.
On prend pour acquis que ce sont des païens. Mais bon, on ne sait pas quelle était la foi de ces personnes.
À la limite, on ne sait pas exactement quelle est la foi de Joseph et Marie. On ne sait pas exactement quelle est la foi des bergers.
Mais on les positionne en tant qu\'étrangers et il y a comme une espèce de tension. C\'est comme si on veut faire une église universelle, mais il y a quelque chose là-dedans de vrai que tu touches et qu’il est très pertinent d’explorer.
Tenter d’attirer les bonnes personnes
[Joan] C\'est marrant aussi parce que moi, je n\'y avais pas songé, mais dans le groupe WhatsApp de l\'Avent que j\'ai démarré il y a peu de temps, ça s\'appelle « En Avent avec une famille choisie ». Il y a beaucoup de personnes queers dans ce groupe.
Et puis, j\'ai quelques collègues, comme ça arrive souvent, qui sont venus, comme on dit en espagnol, pour curiosear, parce qu\'ils sont curieux, ils veulent voir quel est le concept, et puis peut-être qu\'ils vont le dupliquer ailleurs, ce qui est tout à fait OK pour moi.
Un collègue est venu avec une interprétation, je salue Sandro s\'il nous écoute, une interprétation assez intéressante à un moment donné dans nos échanges, où il a fait remarquer que ce n\'est pas seulement les rois ou les rois mages ou les mages qui viennent là, mais aussi les bergers qui gardaient les troupeaux.
Ces bergers-là devaient sentir fort, fort, fort l\'animal. C\'est normal, ils dorment dehors, ils vivent avec leurs bêtes, ils ne devaient pas se doucher tous les matins et se mettre du déodorant.
Ils ont accouru pour se prosterner. Et là, on se dit, Jésus, même quand c\'était encore qu\'un bébé, il n’attirait pas les bonnes personnes. Il attirait toujours ou les étrangers un petit peu chelous qui regardaient le ciel pour trouver l\'étoile ou bien les bergers qui puaient.
Et ça m\'a plu comme réflexion. Je me suis dit en fait, pas la peine d\'essayer d\'attirer les bonnes personnes parce qu\'en fait, Jésus attire qui il souhaite et nous on fait partie sûrement de ces bergers qui puent quoi.
Le point de vue différent des étrangers
[Stéphane] C\'est l\'un des côtés que j\'aime bien qu\'au début de cette histoire, les personnes qui reconnaissent Jésus, les personnes qui reconnaissent que le moment est spécial, ce sont des étrangers.
Parfois, on est tellement proche de quelque chose qu\'on ne prend pas justement ce pas de recul pour voir ce qui se passe. On vaque à nos occupations, c\'est le train-train, métro-boulot-dodo, allez, on avance.
Parfois dans nos vies, c\'est quelqu\'un qui n\'est pas nécessairement dans cette routine ou qui n\'est pas nécessairement dans notre culture ou peu importe, qui nous tape sur l\'épaule et qui nous dit, je pense que vous ne prenez pas la pleine mesure de la chance que vous avez, ou des privilèges que vous avez, ou du côté spécial de ce qui se passe maintenant.
C’est peut-être quelque chose que j\'aime bien dans cette histoire, d\'avoir justement ce regard différent qui met en lumière quelque chose que, oui, toutes les années, on a l\'histoire de Noël, puis bon, on arrive quelques jours après, on remballe le tout, puis on passe à autre chose.
D\'avoir ces personnes qui ont fait un long voyage et qui arrivent à la crèche, puis qui disent « wow, c\'est spécial ce qui se passe ici », je pense que ça nous aide à réfléchir un peu là-dessus.
Les origines des rois mages
[Joan] Et puis le fait qu\'il y ait tellement de trous dans l\'histoire, en fait, on ne sait pas combien ils étaient, on dit trois, parce que voilà, il y a trois cadeaux, puis c\'était peut-être 18. On dit qu\'ils viennent d\'Orient, mais on ne sait pas exactement ce que ça recouvre. L\'Orient, c\'est vaste.
D\'ailleurs, une année, c\'était rigolo parce qu\'avec Amaury, on a fait un concours des écoles du dimanche où il fallait faire des vitraux de Noël.
Avec les gamins, on avait imaginé qui étaient les trois rois mages, comme on dit un peu rapidement. Les enfants étaient unanimes: il y en avait un qui était noir, ça, c\'est OK. Il y en avait un qui avait l\'air vaguement arabe, quelque chose, c\'est OK. Mais le troisième, il était chinois. Alors c\'était clair et net pour les enfants.
On avait gagné le concours, parce franchement, avec nos trois mages chinois, je ne savais pas très bien comment on allait perdre ce concours.
Les parcours difficiles des migrants d’aujourd’hui
[Joan] Ça, pour dire qu\'on ne sait pas grand-chose. En fait, moi, ma petite solution, puis après chacun, chacune aura la sienne, c\'est de combler un peu ces vides avec ce que j\'entends des itinéraires des migrants et des migrantes aujourd\'hui.
Tu vois, l\'autre jour, j\'avais un temps de conversation à la bibliothèque. J\'aime bien aller là-bas, parler avec des migrants, des migrantes pendant une heure, des allophones, comme on dit.
De temps en autre, d\'ailleurs, il y a une dame expatriée américaine, un peu chic. Enfin, il n\'y a pas que des migrants et des exilés, il y a juste des gens qui veulent parler français.
Là, ce n\'était pas une dame américaine un peu chic, c\'était vraiment une dame qui avait traversé beaucoup de choses. Elle me disait que dans son pays, en Érythrée, on la mariait de force à 14 ans. Ça s\'était réglé comme affaire.
Elle a accouché à 15 ans et un an après, elle avait les forces armées devant la porte, venues la chercher pour qu\'elle fasse son service militaire et qu\'elle parte combattre.
Et en face de moi, j\'avais cette dame, tu vois. Elle était pas mal pleine d\'entrain. C\'est quelqu\'un qui avait choisi de socialiser en rigolant.
Elle a dû passer par des périodes de dépression, mais elle avait fait un espèce de choix vital, comme ça. Elle ponctuait pas mal de ses phrases en français approximatif, mais en rigolant. Elle dégageait, comme ça, une envie d’entrer en relation.
C’est un peu comme ça, ces rois mages, quoi. Ce sont des gens qui sont en face de nous, dont on voit quelque chose, dont on sait quelque chose, voilà, l\'or, l\'encens, la myrrhe.
Et en fait, comme on dit en anglais, to fill the gap, c\'est-à-dire qu\'il y a tous ces éléments qui nous manquent sur leur trajectoire, mais on peut en étant au contact de personnes en situation de migration, on peut faire des petites analogies.
Alors là, c\'est une femme, ce sont des hommes, donc ce ne sera pas tout à fait pareil, mais sur ce parcours-là, sur ce chemin pour arriver jusqu\'à Jésus, qu\'est-ce qui leur est arrivé? Qu\'est-ce qu\'ils ont dû lâcher? Qu\'est-ce qu\'ils ont dû donner comme bakchich, comme amendes à droite à gauche?
Est-ce qu\'ils ont été détenus? Comme presque tous les migrants que je rencontre qui ont été détenus pour un bout en Libye, la Libye de Kadhafi, qui était quand même réputée pour ses cinq étoiles. Pas tout à fait.
On les voit et ils ne vont pas tout nous dire parce qu\'il n\'y a aucune raison qu\'on se raconte des choses aussi intimes. On ne sait pas en fait ce qui leur est arrivé. On peut juste se dire qu\'ils ont réussi à venir jusqu\'à nous et que c\'est un miracle déjà en soi.
On peut aussi avoir un petit temps de pause pour réaliser combien il y en a qui se sont perdu en chemin, qui ont été avalés par la Méditerranée, qu\'on ne retrouvera jamais d\'ailleurs, ça, c\'est clair.
Et puis se dire finalement, dans cette histoire de la crèche, il y a cette notion d\'accueil quoi, d\'accueil inconditionnel. Il y a Marie qui est là en train sûrement d’allaiter son bébé.
Elle ne dit pas aux gens, voilà, quels sont vos papiers? D\'où venez-vous? Quel est votre parcours migratoire? Puis-je savoir quelle est votre motivation pour nous rejoindre ici en Galilée?
On a quelque chose de beaucoup plus humain, de beaucoup plus spontané. Et puis eux, ils ont juste des petits cadeaux, quoi. Et les bergers qui puent qui les rejoignent.
Moi, j\'aime bien toutes ces images et je me demande si ça peut nous aider aussi dans notre quotidien pour passer de la métaphore à la rencontre.
Suivre l’étoile ou demeurer dans son confort
[Stéphane] Je pense qu\'il y a quelque chose d\'universel dans cette histoire, dans le sens de l\'image de suivre à l\'étoile. L\'histoire nous dit qu’on a des personnes qui remarquent une étoile et décident de partir à la recherche.
Le texte ne nous dit pas, fort probablement ce qu\'il faut en comprendre, c\'est que le signe n\'est pas trop précis. Ils n\'ont pas de garantie, ils n\'ont pas de lieu, ils n\'ont pas de nom. Ils partent à l\'aventure et suivent l\'étoile.
Je pense qu\'il y a un côté un peu universel, comme je disais. Certains ont connu la migration, soit volontaire, soit forcée. Mais pour nous tous et nous toutes, parfois on est confronté à une réalité.
Est-ce qu\'on demeure dans notre confort? Est-ce qu\'on reste assis? Ose-t-on suivre l\'étoile? Oser suivre quelque chose, un peu se lancer dans le vide, partir à l\'aventure, que ce soit mentalement, physiquement, émotivement?
Il y a une notion de courage là-dedans; je trouve qu\'il n\'est peut-être pas assez exploité. Ces personnes-là, dans cette histoire, n\'avaient pas à faire tout ce chemin, rencontrer tous les obstacles.
Peut-être que les gens autour d\'eux riaient de ces pauvres hommes. Ah, regarde: encore untel qui part à l\'aventure, qui va chasser des étoiles au lieu de rester à faire de l\'argent avec sa famille.
Il y a cette notion-là qui est très intéressante et qui rejoint les gens.
Voir l’histoire de l’Épiphanie du point de vue des autres
[Joan] J\'aime beaucoup que tu parles de ça, de partir à l\'aventure, oser aller plus loin, venir avec ce qu\'on a aussi.
Ça m\'amène à réfléchir et je suis contente qu\'on fasse cet épisode parce que pastoralement ça me met en route pour mes deux cultes. Bien sûr, puisque nous on enregistre bien avant. Donc j\'ai deux cultes à préparer, un de l\'avant et puis celui du 25.
Je suis contente parce que ça me fait réfléchir à la notion des anges. C\'est vrai que c\'est en Luc 2 qu\'on a les anges auprès des bergers. Et finalement, les anges interviennent au moment, j\'imagine, comme toutes les naissances, au moment un peu dingue de la naissance.
J\'ai vécu trois naissances, par voix basse en plus, donc c\'est toujours des moments… Il y a un côté un petit peu mystique dans une naissance.
Pourquoi ça marche? Pourquoi des fois ça marche, pourquoi des fois ça ne marche pas? Pourquoi les sensations qu\'on ressent… Il se passe quelque chose… d’assez spirituel.
Dans les naissances, même des femmes qui n\'ont pas de pratique religieuse, elles parlent volontiers de cet aspect spirituel. Et donc j\'imagine la brave Marie, elle vit déjà toutes ces émotions.
Et en plus, il y a un ange. C\'est la totale. Ce qu\'on nous dit dans Luc, c\'est que l\'ange apparaît d\'abord aux bergers, il annonce la naissance de Jésus.
Et après, il y a une multitude de l\'armée céleste qui se joint à lui pour chanter, gloire à Dieu au plus haut des cieux. Et donc là, il y a plein, plein d\'anges.
Alors c\'est vrai qu\'on fait un peu un raccourci, on se dit que ces anges sont au-dessus de la crèche, parce que souvent on voit ça dans les représentations.
Pas nécessairement, pas vraiment, mais ils accompagnent tout ça en tout cas. Ils étaient là un petit peu avant et puis implicitement ils continuent à être un petit peu là.
Ça me fait réfléchir, est-ce que les étrangers qui viennent nous rejoindre et qu\'on ne veut plus voir finalement, est-ce qu\'ils ne sont pas aussi un peu des anges? Est-ce qu\'ils ne nous annoncent pas un certain nombre de choses?
Alors aujourd\'hui je suis un petit peu catastrophiste, je parle de choses difficiles, mais finalement les réfugiés climatiques, ils nous annoncent ce qui va arriver aussi.
Est-ce qu\'on est intéressé à l\'entendre? Est-ce qu\'on est intéressé à accueillir leurs discours, leur résilience aussi, leurs solutions?
Tout ça, ça crée un combo, tu l\'as dit un petit peu avant, un combo inconscient entre anges, bergers, rois mages.
Comme tu dis, les rois mages, on a envie de penser qu\'ils sont du bon côté, ce sont les bons étrangers. Les bergers, ma foi, on en a besoin, c\'est des travailleurs. Les anges, ils sont là-haut, donc ils ne viendront pas trop nous déranger.
Moi, ça me met aussi en route sur notre compréhension de la démocratie. Et cette fois-ci, je pense à l\'évangile de Matthieu.
Ici, en Suisse, on vient de décider en votation populaire de ne pas réduire le temps d\'attente pour que les étrangers votent. Moi, en tant qu\'Européenne, je dois encore attendre un petit paquet d\'années avant de voter. Normalement, c\'est dix ans pour voter juste dans ma commune.
En Matthieu, on voit que des savants étrangers comprennent la naissance du Messie mieux que les responsables religieux locaux.
Et pareil avec les anges, il y a des anges qui annoncent en fait cette gloire que n\'ont pas su voir les gens du cru quoi, Hérode et compagnie. Ça fait réfléchir un petit peu. Est-ce que ce n\'est pas toujours comme ça que ça a bien fonctionné une culture? Quand elle s\'est ouverte progressivement aux vagues d\'immigration?
J\'avais un prof comme ça à la fac, qui avait travaillé dans les mouvements missionnaires, qui avait travaillé outre-mer et qui nous avait expliqué qu\'en fait, dans plusieurs cultures d\'outre-mer, notamment les cultures insulaires, il y avait deux statuts.
Il y avait le statut de celles et ceux récemment arrivés et dont la vie comptait beaucoup, et puis celles et ceux qui savaient qu\'ils étaient là depuis très longtemps et dont l’avis comptait, mais finalement pas autant que ceux récemment arrivés, parce que ceux qui sont arrivés récemment, ils ont de nouvelles idées, ça peut être intéressant de s\'y ouvrir.
Je trouverais ça très intéressant que dans une culture, on ait acté à un moment donné, que quand ça fait longtemps qu\'on est dans sa bouteille, on manque un peu d\'oxygène. Quand on l\'ouvre un petit peu, comme ça, d\'un seul coup, ça va mieux.
Les étrangers qui osent défier l’Empire
[Stéphane] Cette histoire, je trouve que c\'est un défi à l\'Empire. Parce que, dans l\'histoire, ces voyageurs se présentent au lieu du pouvoir, ils parlent à Hérode. Hérode leur dit « Bon, revenez me voir, je vais aller adorer ce Jésus », mais on comprend qu\'il veut le zigouiller.
Et ces personnes, ces étrangers, ne se plient pas devant le pouvoir local. Ils choisissent la résistance, dans ce cas-ci, retourner par une autre route.
Il y a quelque chose dans cette histoire où justement ces étrangers, on attend qu\'ils, qu\'elles obéissent aux règles de notre société. Souvent, on entend ça, « Ah, les immigrants, il faut qu\'ils respectent les lois, il faut qu\'ils s\'intègrent, il faut qu\'ils fassent tout comme nous. »
Ils voient le problème, voient un dirigeant qui semble abuser de son pouvoir et se disent « Non, non, non, nous n\'embarquons pas dans cette histoire-là, on ne joue pas dans ce jeu-là. On va faire ce qu\'on a à faire, on va retourner.
Il y a quelque chose de la résistance qui peut nous inspirer et cette résistance peut prendre plusieurs formes. Ne pas perpétuer des systèmes d\'oppression, c\'est de la résistance.
Choisir que des gens ne souffre pas dans un système qui semble banaliser la souffrance de certaines personnes, c\'est de la résistance.
Donc, ces étrangers, même s\'ils ne sont là qu’une très courte période, si on comprend l\'histoire, ils ont quand même un impact et démontrent ce que peut aussi être l\'humanité, ce que peuvent être des gens de foi: dire non, on n\'embarque pas dans ce jeu-là, on n\'embarque pas dans ce système-là, désolé.
Les associations qui aident les étrangers
[Joan] Et ça fait encore plus écho avec ce que j\'ai dit, puisque ce sont des personnes qui peuvent avoir un regard nouveau, qui peuvent apporter quelque chose de nouveau, et souvent sont extrêmement limitées dans leur possibilité de le faire.
Je suis assez contente dans mon ministère d\'être au contact d\'associations, mais aussi d\'être soutenue par un certain nombre d\'institutions civiles qui font une place, comme la commission consultative des résidents étrangers.
Je trouve très important qu\'on crée des endroits où on les consulte et où on s\'intéresse à ce qu\'elles peuvent apporter à la société et aussi à la thématique de la migration, qui est une thématique sur laquelle ils ont quand même une expertise, une expertise très claire.
Berger ou roi mage?
[Joan] Toi, Stéphane tu te sens plutôt quoi? Plutôt ange? Plutôt berger? Plutôt roi mage?
[Stéphane] Probablement plus dans le berger, la majorité du temps. C\'est toujours un peu difficile de prendre une seule étiquette et de l\'appliquer à toute sa vie. Les bergers, c\'est un peu les outsiders.
Oui, je suis un homme cis-hétéro-caucasien, je ne suis pas un étranger en tant que personne. Lorsque j’entre dans une pièce, tout le monde voit, la majorité, ce qui est attendu de la normalité.
Mais d\'avoir un point de vue peut-être un peu différent, un peu de résistance, de dire: ouais, y a des choses qui fonctionnent bien, mais y a des choses qui ne fonctionnent pas, et puis ça peut être autre chose.
C\'est un peu ça, les bergers, ils vivaient un peu dans la marge de la bonne société. Il y avait quelque chose de discordant. Il y avait quelque chose peut-être pas qui dérangeait, qui faisait sûrement l\'affaire des bonnes gens, d\'avoir ces personnes-là qui s\'occupaient du bétail.
Puis c\'était sûrement très commode parce que lorsqu\'on voulait notre petite pièce de viande, grâce aux bergers, on l’avait.
Mais j\'aime bien cette idée de défier un peu les conventions, un peu les normes, une fois de temps en temps. Toi, Johanne, si tu avais à t\'identifier, tu serais où?
[Joan] Mais c\'est ça qui est difficile quand tu es une femme. C\'est que tous ces récits ne te parlent pas beaucoup, en fait, en termes d\'identification. Tu arrives à faire des parallèles avec la vie des autres. Mais pour moi-même, c\'est toujours difficile.
J\'aime bien le fait que je n\'ai jamais réfléchi à cette histoire de qui, de quel genre sont les anges et les bergers par rapport à ce que tu m\'as expliqué quand tu étais petit.
Et je me rappelle qu\'on avait indifféremment des bergers et des bergères, des anges et des angesses, je ne sais pas comment il faut dire. Des rois et des reines, voilà, on sait.
En fait, moi franchement, je me vois très bien comme une reine magesse, je ne sais pas comment il faudrait dire. Je me vois très bien dans une caravane de meufs, des vieilles de mon âge.
Je nous imagine en train de charger nos trucs et nos machins et de s\'en aller parce qu\'on a l\'impression que Dieu nous appelle là-bas. Sur la route, on tchatche, on papote, on se raconte nos trucs.
On arrive sur place, on s\'occupe de Marie, on se mêle de tout, on prend le bébé. On lui dit « Attends, mets-le comme ça au sein, tu auras moins mal. Tu veux que je change la couche? »
J\'aime bien la fraîcheur de cette rencontre. Ces moments volés, ces cadeaux, ça rentre aussi dans notre thématique, s\'entraider comme ça, sans trop se poser de questions, entre ceux qui sont d\'ici et ceux qui sont d\'ailleurs.
Conclusion
[Joan] Du coup, on se tiendra au courant, toi et moi, si ça a toqué à notre porte et qu\'on a pu accueillir des gens sans être préparés. Est-ce qu\'on arrive à passer des mots aux actes? Ce n\'est pas toujours facile.
[Stéphane] Merci beaucoup, Joan, pour cet épisode. Merci à toutes les personnes qui ont choisi de débuter 2026 avec nous.
Si vous avez des questions, si vous avez des suggestions, des commentaires, c\'est toujours la même adresse, [email protected].
Merci à l\'Église Unie du Canada, notre commanditaire. Merci à Réforme qui relaie notre podcast.
Si vous voulez vous abonner à notre communauté WhatsApp, écrivez-nous ou regardez dans la description de l\'épisode le lien.
Alors, prend soin de toi Joan. Soigne-toi bien, reviens dans la santé. Et bien, bon démarrage d\'année pour vous tous.
À L’Épiphanie nous célébrons la venue des rois mages à la crèche. Mais qui étaient-ils vraiment? Est-ce que la présence de ces étrangers venus de loin peut nous aider à comprendre la réalité des migrants d’aujourd’hui?
Bonjour, bienvenue à Question de croire, un podcast qui s\'intéresse à la foi et à la spiritualité une question à la fois. Cette semaine, quel est le lien entre l\'Épiphanie et les étrangers? Bonjour. Bonjour, Joan, bonjour à toutes les personnes à l\'écoute.
Les traditions culinaires de l’Épiphanie
[Joan] Moi, j\'aimerais commencer déjà par une petite mise au point sur le charbon, qui a beaucoup à voir avec “los reyes”, avec les rois, comme on dit en Espagne. C’est en fait une petite alternative au cadeau, c\'est-à-dire que pendant longtemps, on a menacé les enfants, s’ils n\'étaient pas sages, au lieu de recevoir par exemple une mandarine, ils recevraient du charbon.
C’est assez marrant parce que je pense que le charbon, pendant longtemps, c\'était quand même quelque chose qui était très utile avant l\'électricité.
Donc finalement, au fur et à mesure, on a transformé la menace du charbon en une confiserie. C\'est une confiserie qui est fabriquée en Espagne avec sucre, eau, blanc d\'œuf, et puis évidemment, du colorant alimentaire noir ou bien du charbon végétal et qui est offerte un peu tout le temps.
[Stéphane] À l\'Épiphanie, il y a la galette des Rois. De tradition dans ma famille, ce n\'est pas vraiment une galette, c\'est plus un gâteau.
Je me souviens que ma mère mettait une fève et la personne qui trouvait la fève dans sa portion de gâteau était le roi ou la reine de la journée. Je me souviens même d\'une année où personne n’a trouvé la fève. On l’a avalé tout rond. Ça a laissé les gens un peu perplexes.
C\'est quelque chose qui est resté dans la tradition ici, cette galette, ce gâteau des Rois.
L’Épiphanie en Espagne
[Joan] Oh, mais au fait, Stéphane, on est dans la nouvelle année! Stéphane, bonne année!
[Stéphane] Ben oui, bonne année, bonne année à tout le monde!
[Joan] C\'est vrai qu\'au début de l\'année, avec toutes ces traditions, une fois au hasard du calendrier scolaire, je me suis retrouvée en Espagne alors qu\'on était en train de préparer la venue des reyes.
Normalement, non, parce que souvent, si j\'allais en Espagne, c\'était après le Noël papa-maman, mes parents étaient divorcés, on passait toujours Noël ensemble. Les rares fois où j\'ai pu aller rejoindre la famille espagnole, c\'était forcément autour du 26, puis il fallait rentrer vers le 2. Et puis les cavalcades, elles commencent le 3, le 4.
Et il y a eu une année comme ça, géniale, où j\'ai pu voir les cavalcades qui préparent en fait la venue des rois. Alors ça, ça tombe souvent le 6. Souvent c\'est plus ou moins autour de la rentrée scolaire. Je ne crois pas que je l\'ai vécu en Espagne.
Mais j\'ai pu vivre en fait ce qu\'on appelle les géants, gigantes, et puis les grosses têtes, les cabezudos. Alors ça, c\'est marrant, ces personnages: ils ont une énorme tête, tu vois, les grosses grosses têtes et ils défilent pour annoncer la venue des rois mages.
Mais tu vois, en même temps, maintenant que je travaille dans la migration, d\'ailleurs je suis très heureuse d\'avoir ce ministère, je ne peux pas m\'empêcher de me poser, de regarder ça et de me dire, mais qu\'est-ce que c\'est que toute cette allégresse populaire qui se réjouit, qui prépare même la venue de ces étranges étrangers venus apporter des cadeaux, alors qu\'on sait qu\'il y a un repli identitaire dingue en Europe et puis en Suisse aussi.
Finalement, à 45 ans maintenant, on s\'est dit, mais waouh! Comment ça se fait qu\'on arrive à faire cohabiter les deux?
Les rois mages, de bons étrangers
[Stéphane] Parfois, j\'ai l\'impression qu\'on a naturalisé ces personnes-là, dans le sens que, oui, ce sont des étrangers, mais ce sont de bons étrangers. Et, un peu cyniquement, je pourrais dire, ils repartent une fois qu\'ils ont terminé ce qu\'ils avaient à faire.
C\'est vrai que c\'est intéressant, parce que ces personnes dont on ne connaît pas vraiment le nom, il y a la tradition, mais est-ce qu\'ils étaient trois, est-ce qu\'ils étaient douze, est-ce qu\'ils étaient neuf ?
Ça, ce sont des questions de tradition. On sait que ce sont des gens qui viennent de loin, mais d’où, on ne sait pas encore une fois, c\'est la tradition.
On prend pour acquis que ce sont des païens. Mais bon, on ne sait pas quelle était la foi de ces personnes.
À la limite, on ne sait pas exactement quelle est la foi de Joseph et Marie. On ne sait pas exactement quelle est la foi des bergers.
Mais on les positionne en tant qu\'étrangers et il y a comme une espèce de tension. C\'est comme si on veut faire une église universelle, mais il y a quelque chose là-dedans de vrai que tu touches et qu’il est très pertinent d’explorer.
Tenter d’attirer les bonnes personnes
[Joan] C\'est marrant aussi parce que moi, je n\'y avais pas songé, mais dans le groupe WhatsApp de l\'Avent que j\'ai démarré il y a peu de temps, ça s\'appelle « En Avent avec une famille choisie ». Il y a beaucoup de personnes queers dans ce groupe.
Et puis, j\'ai quelques collègues, comme ça arrive souvent, qui sont venus, comme on dit en espagnol, pour curiosear, parce qu\'ils sont curieux, ils veulent voir quel est le concept, et puis peut-être qu\'ils vont le dupliquer ailleurs, ce qui est tout à fait OK pour moi.
Un collègue est venu avec une interprétation, je salue Sandro s\'il nous écoute, une interprétation assez intéressante à un moment donné dans nos échanges, où il a fait remarquer que ce n\'est pas seulement les rois ou les rois mages ou les mages qui viennent là, mais aussi les bergers qui gardaient les troupeaux.
Ces bergers-là devaient sentir fort, fort, fort l\'animal. C\'est normal, ils dorment dehors, ils vivent avec leurs bêtes, ils ne devaient pas se doucher tous les matins et se mettre du déodorant.
Ils ont accouru pour se prosterner. Et là, on se dit, Jésus, même quand c\'était encore qu\'un bébé, il n’attirait pas les bonnes personnes. Il attirait toujours ou les étrangers un petit peu chelous qui regardaient le ciel pour trouver l\'étoile ou bien les bergers qui puaient.
Et ça m\'a plu comme réflexion. Je me suis dit en fait, pas la peine d\'essayer d\'attirer les bonnes personnes parce qu\'en fait, Jésus attire qui il souhaite et nous on fait partie sûrement de ces bergers qui puent quoi.
Le point de vue différent des étrangers
[Stéphane] C\'est l\'un des côtés que j\'aime bien qu\'au début de cette histoire, les personnes qui reconnaissent Jésus, les personnes qui reconnaissent que le moment est spécial, ce sont des étrangers.
Parfois, on est tellement proche de quelque chose qu\'on ne prend pas justement ce pas de recul pour voir ce qui se passe. On vaque à nos occupations, c\'est le train-train, métro-boulot-dodo, allez, on avance.
Parfois dans nos vies, c\'est quelqu\'un qui n\'est pas nécessairement dans cette routine ou qui n\'est pas nécessairement dans notre culture ou peu importe, qui nous tape sur l\'épaule et qui nous dit, je pense que vous ne prenez pas la pleine mesure de la chance que vous avez, ou des privilèges que vous avez, ou du côté spécial de ce qui se passe maintenant.
C’est peut-être quelque chose que j\'aime bien dans cette histoire, d\'avoir justement ce regard différent qui met en lumière quelque chose que, oui, toutes les années, on a l\'histoire de Noël, puis bon, on arrive quelques jours après, on remballe le tout, puis on passe à autre chose.
D\'avoir ces personnes qui ont fait un long voyage et qui arrivent à la crèche, puis qui disent « wow, c\'est spécial ce qui se passe ici », je pense que ça nous aide à réfléchir un peu là-dessus.
Les origines des rois mages
[Joan] Et puis le fait qu\'il y ait tellement de trous dans l\'histoire, en fait, on ne sait pas combien ils étaient, on dit trois, parce que voilà, il y a trois cadeaux, puis c\'était peut-être 18. On dit qu\'ils viennent d\'Orient, mais on ne sait pas exactement ce que ça recouvre. L\'Orient, c\'est vaste.
D\'ailleurs, une année, c\'était rigolo parce qu\'avec Amaury, on a fait un concours des écoles du dimanche où il fallait faire des vitraux de Noël.
Avec les gamins, on avait imaginé qui étaient les trois rois mages, comme on dit un peu rapidement. Les enfants étaient unanimes: il y en avait un qui était noir, ça, c\'est OK. Il y en avait un qui avait l\'air vaguement arabe, quelque chose, c\'est OK. Mais le troisième, il était chinois. Alors c\'était clair et net pour les enfants.
On avait gagné le concours, parce franchement, avec nos trois mages chinois, je ne savais pas très bien comment on allait perdre ce concours.
Les parcours difficiles des migrants d’aujourd’hui
[Joan] Ça, pour dire qu\'on ne sait pas grand-chose. En fait, moi, ma petite solution, puis après chacun, chacune aura la sienne, c\'est de combler un peu ces vides avec ce que j\'entends des itinéraires des migrants et des migrantes aujourd\'hui.
Tu vois, l\'autre jour, j\'avais un temps de conversation à la bibliothèque. J\'aime bien aller là-bas, parler avec des migrants, des migrantes pendant une heure, des allophones, comme on dit.
De temps en autre, d\'ailleurs, il y a une dame expatriée américaine, un peu chic. Enfin, il n\'y a pas que des migrants et des exilés, il y a juste des gens qui veulent parler français.
Là, ce n\'était pas une dame américaine un peu chic, c\'était vraiment une dame qui avait traversé beaucoup de choses. Elle me disait que dans son pays, en Érythrée, on la mariait de force à 14 ans. Ça s\'était réglé comme affaire.
Elle a accouché à 15 ans et un an après, elle avait les forces armées devant la porte, venues la chercher pour qu\'elle fasse son service militaire et qu\'elle parte combattre.
Et en face de moi, j\'avais cette dame, tu vois. Elle était pas mal pleine d\'entrain. C\'est quelqu\'un qui avait choisi de socialiser en rigolant.
Elle a dû passer par des périodes de dépression, mais elle avait fait un espèce de choix vital, comme ça. Elle ponctuait pas mal de ses phrases en français approximatif, mais en rigolant. Elle dégageait, comme ça, une envie d’entrer en relation.
C’est un peu comme ça, ces rois mages, quoi. Ce sont des gens qui sont en face de nous, dont on voit quelque chose, dont on sait quelque chose, voilà, l\'or, l\'encens, la myrrhe.
Et en fait, comme on dit en anglais, to fill the gap, c\'est-à-dire qu\'il y a tous ces éléments qui nous manquent sur leur trajectoire, mais on peut en étant au contact de personnes en situation de migration, on peut faire des petites analogies.
Alors là, c\'est une femme, ce sont des hommes, donc ce ne sera pas tout à fait pareil, mais sur ce parcours-là, sur ce chemin pour arriver jusqu\'à Jésus, qu\'est-ce qui leur est arrivé? Qu\'est-ce qu\'ils ont dû lâcher? Qu\'est-ce qu\'ils ont dû donner comme bakchich, comme amendes à droite à gauche?
Est-ce qu\'ils ont été détenus? Comme presque tous les migrants que je rencontre qui ont été détenus pour un bout en Libye, la Libye de Kadhafi, qui était quand même réputée pour ses cinq étoiles. Pas tout à fait.
On les voit et ils ne vont pas tout nous dire parce qu\'il n\'y a aucune raison qu\'on se raconte des choses aussi intimes. On ne sait pas en fait ce qui leur est arrivé. On peut juste se dire qu\'ils ont réussi à venir jusqu\'à nous et que c\'est un miracle déjà en soi.
On peut aussi avoir un petit temps de pause pour réaliser combien il y en a qui se sont perdu en chemin, qui ont été avalés par la Méditerranée, qu\'on ne retrouvera jamais d\'ailleurs, ça, c\'est clair.
Et puis se dire finalement, dans cette histoire de la crèche, il y a cette notion d\'accueil quoi, d\'accueil inconditionnel. Il y a Marie qui est là en train sûrement d’allaiter son bébé.
Elle ne dit pas aux gens, voilà, quels sont vos papiers? D\'où venez-vous? Quel est votre parcours migratoire? Puis-je savoir quelle est votre motivation pour nous rejoindre ici en Galilée?
On a quelque chose de beaucoup plus humain, de beaucoup plus spontané. Et puis eux, ils ont juste des petits cadeaux, quoi. Et les bergers qui puent qui les rejoignent.
Moi, j\'aime bien toutes ces images et je me demande si ça peut nous aider aussi dans notre quotidien pour passer de la métaphore à la rencontre.
Suivre l’étoile ou demeurer dans son confort
[Stéphane] Je pense qu\'il y a quelque chose d\'universel dans cette histoire, dans le sens de l\'image de suivre à l\'étoile. L\'histoire nous dit qu’on a des personnes qui remarquent une étoile et décident de partir à la recherche.
Le texte ne nous dit pas, fort probablement ce qu\'il faut en comprendre, c\'est que le signe n\'est pas trop précis. Ils n\'ont pas de garantie, ils n\'ont pas de lieu, ils n\'ont pas de nom. Ils partent à l\'aventure et suivent l\'étoile.
Je pense qu\'il y a un côté un peu universel, comme je disais. Certains ont connu la migration, soit volontaire, soit forcée. Mais pour nous tous et nous toutes, parfois on est confronté à une réalité.
Est-ce qu\'on demeure dans notre confort? Est-ce qu\'on reste assis? Ose-t-on suivre l\'étoile? Oser suivre quelque chose, un peu se lancer dans le vide, partir à l\'aventure, que ce soit mentalement, physiquement, émotivement?
Il y a une notion de courage là-dedans; je trouve qu\'il n\'est peut-être pas assez exploité. Ces personnes-là, dans cette histoire, n\'avaient pas à faire tout ce chemin, rencontrer tous les obstacles.
Peut-être que les gens autour d\'eux riaient de ces pauvres hommes. Ah, regarde: encore untel qui part à l\'aventure, qui va chasser des étoiles au lieu de rester à faire de l\'argent avec sa famille.
Il y a cette notion-là qui est très intéressante et qui rejoint les gens.
Voir l’histoire de l’Épiphanie du point de vue des autres
[Joan] J\'aime beaucoup que tu parles de ça, de partir à l\'aventure, oser aller plus loin, venir avec ce qu\'on a aussi.
Ça m\'amène à réfléchir et je suis contente qu\'on fasse cet épisode parce que pastoralement ça me met en route pour mes deux cultes. Bien sûr, puisque nous on enregistre bien avant. Donc j\'ai deux cultes à préparer, un de l\'avant et puis celui du 25.
Je suis contente parce que ça me fait réfléchir à la notion des anges. C\'est vrai que c\'est en Luc 2 qu\'on a les anges auprès des bergers. Et finalement, les anges interviennent au moment, j\'imagine, comme toutes les naissances, au moment un peu dingue de la naissance.
J\'ai vécu trois naissances, par voix basse en plus, donc c\'est toujours des moments… Il y a un côté un petit peu mystique dans une naissance.
Pourquoi ça marche? Pourquoi des fois ça marche, pourquoi des fois ça ne marche pas? Pourquoi les sensations qu\'on ressent… Il se passe quelque chose… d’assez spirituel.
Dans les naissances, même des femmes qui n\'ont pas de pratique religieuse, elles parlent volontiers de cet aspect spirituel. Et donc j\'imagine la brave Marie, elle vit déjà toutes ces émotions.
Et en plus, il y a un ange. C\'est la totale. Ce qu\'on nous dit dans Luc, c\'est que l\'ange apparaît d\'abord aux bergers, il annonce la naissance de Jésus.
Et après, il y a une multitude de l\'armée céleste qui se joint à lui pour chanter, gloire à Dieu au plus haut des cieux. Et donc là, il y a plein, plein d\'anges.
Alors c\'est vrai qu\'on fait un peu un raccourci, on se dit que ces anges sont au-dessus de la crèche, parce que souvent on voit ça dans les représentations.
Pas nécessairement, pas vraiment, mais ils accompagnent tout ça en tout cas. Ils étaient là un petit peu avant et puis implicitement ils continuent à être un petit peu là.
Ça me fait réfléchir, est-ce que les étrangers qui viennent nous rejoindre et qu\'on ne veut plus voir finalement, est-ce qu\'ils ne sont pas aussi un peu des anges? Est-ce qu\'ils ne nous annoncent pas un certain nombre de choses?
Alors aujourd\'hui je suis un petit peu catastrophiste, je parle de choses difficiles, mais finalement les réfugiés climatiques, ils nous annoncent ce qui va arriver aussi.
Est-ce qu\'on est intéressé à l\'entendre? Est-ce qu\'on est intéressé à accueillir leurs discours, leur résilience aussi, leurs solutions?
Tout ça, ça crée un combo, tu l\'as dit un petit peu avant, un combo inconscient entre anges, bergers, rois mages.
Comme tu dis, les rois mages, on a envie de penser qu\'ils sont du bon côté, ce sont les bons étrangers. Les bergers, ma foi, on en a besoin, c\'est des travailleurs. Les anges, ils sont là-haut, donc ils ne viendront pas trop nous déranger.
Moi, ça me met aussi en route sur notre compréhension de la démocratie. Et cette fois-ci, je pense à l\'évangile de Matthieu.
Ici, en Suisse, on vient de décider en votation populaire de ne pas réduire le temps d\'attente pour que les étrangers votent. Moi, en tant qu\'Européenne, je dois encore attendre un petit paquet d\'années avant de voter. Normalement, c\'est dix ans pour voter juste dans ma commune.
En Matthieu, on voit que des savants étrangers comprennent la naissance du Messie mieux que les responsables religieux locaux.
Et pareil avec les anges, il y a des anges qui annoncent en fait cette gloire que n\'ont pas su voir les gens du cru quoi, Hérode et compagnie. Ça fait réfléchir un petit peu. Est-ce que ce n\'est pas toujours comme ça que ça a bien fonctionné une culture? Quand elle s\'est ouverte progressivement aux vagues d\'immigration?
J\'avais un prof comme ça à la fac, qui avait travaillé dans les mouvements missionnaires, qui avait travaillé outre-mer et qui nous avait expliqué qu\'en fait, dans plusieurs cultures d\'outre-mer, notamment les cultures insulaires, il y avait deux statuts.
Il y avait le statut de celles et ceux récemment arrivés et dont la vie comptait beaucoup, et puis celles et ceux qui savaient qu\'ils étaient là depuis très longtemps et dont l’avis comptait, mais finalement pas autant que ceux récemment arrivés, parce que ceux qui sont arrivés récemment, ils ont de nouvelles idées, ça peut être intéressant de s\'y ouvrir.
Je trouverais ça très intéressant que dans une culture, on ait acté à un moment donné, que quand ça fait longtemps qu\'on est dans sa bouteille, on manque un peu d\'oxygène. Quand on l\'ouvre un petit peu, comme ça, d\'un seul coup, ça va mieux.
Les étrangers qui osent défier l’Empire
[Stéphane] Cette histoire, je trouve que c\'est un défi à l\'Empire. Parce que, dans l\'histoire, ces voyageurs se présentent au lieu du pouvoir, ils parlent à Hérode. Hérode leur dit « Bon, revenez me voir, je vais aller adorer ce Jésus », mais on comprend qu\'il veut le zigouiller.
Et ces personnes, ces étrangers, ne se plient pas devant le pouvoir local. Ils choisissent la résistance, dans ce cas-ci, retourner par une autre route.
Il y a quelque chose dans cette histoire où justement ces étrangers, on attend qu\'ils, qu\'elles obéissent aux règles de notre société. Souvent, on entend ça, « Ah, les immigrants, il faut qu\'ils respectent les lois, il faut qu\'ils s\'intègrent, il faut qu\'ils fassent tout comme nous. »
Ils voient le problème, voient un dirigeant qui semble abuser de son pouvoir et se disent « Non, non, non, nous n\'embarquons pas dans cette histoire-là, on ne joue pas dans ce jeu-là. On va faire ce qu\'on a à faire, on va retourner.
Il y a quelque chose de la résistance qui peut nous inspirer et cette résistance peut prendre plusieurs formes. Ne pas perpétuer des systèmes d\'oppression, c\'est de la résistance.
Choisir que des gens ne souffre pas dans un système qui semble banaliser la souffrance de certaines personnes, c\'est de la résistance.
Donc, ces étrangers, même s\'ils ne sont là qu’une très courte période, si on comprend l\'histoire, ils ont quand même un impact et démontrent ce que peut aussi être l\'humanité, ce que peuvent être des gens de foi: dire non, on n\'embarque pas dans ce jeu-là, on n\'embarque pas dans ce système-là, désolé.
Les associations qui aident les étrangers
[Joan] Et ça fait encore plus écho avec ce que j\'ai dit, puisque ce sont des personnes qui peuvent avoir un regard nouveau, qui peuvent apporter quelque chose de nouveau, et souvent sont extrêmement limitées dans leur possibilité de le faire.
Je suis assez contente dans mon ministère d\'être au contact d\'associations, mais aussi d\'être soutenue par un certain nombre d\'institutions civiles qui font une place, comme la commission consultative des résidents étrangers.
Je trouve très important qu\'on crée des endroits où on les consulte et où on s\'intéresse à ce qu\'elles peuvent apporter à la société et aussi à la thématique de la migration, qui est une thématique sur laquelle ils ont quand même une expertise, une expertise très claire.
Berger ou roi mage?
[Joan] Toi, Stéphane tu te sens plutôt quoi? Plutôt ange? Plutôt berger? Plutôt roi mage?
[Stéphane] Probablement plus dans le berger, la majorité du temps. C\'est toujours un peu difficile de prendre une seule étiquette et de l\'appliquer à toute sa vie. Les bergers, c\'est un peu les outsiders.
Oui, je suis un homme cis-hétéro-caucasien, je ne suis pas un étranger en tant que personne. Lorsque j’entre dans une pièce, tout le monde voit, la majorité, ce qui est attendu de la normalité.
Mais d\'avoir un point de vue peut-être un peu différent, un peu de résistance, de dire: ouais, y a des choses qui fonctionnent bien, mais y a des choses qui ne fonctionnent pas, et puis ça peut être autre chose.
C\'est un peu ça, les bergers, ils vivaient un peu dans la marge de la bonne société. Il y avait quelque chose de discordant. Il y avait quelque chose peut-être pas qui dérangeait, qui faisait sûrement l\'affaire des bonnes gens, d\'avoir ces personnes-là qui s\'occupaient du bétail.
Puis c\'était sûrement très commode parce que lorsqu\'on voulait notre petite pièce de viande, grâce aux bergers, on l’avait.
Mais j\'aime bien cette idée de défier un peu les conventions, un peu les normes, une fois de temps en temps. Toi, Johanne, si tu avais à t\'identifier, tu serais où?
[Joan] Mais c\'est ça qui est difficile quand tu es une femme. C\'est que tous ces récits ne te parlent pas beaucoup, en fait, en termes d\'identification. Tu arrives à faire des parallèles avec la vie des autres. Mais pour moi-même, c\'est toujours difficile.
J\'aime bien le fait que je n\'ai jamais réfléchi à cette histoire de qui, de quel genre sont les anges et les bergers par rapport à ce que tu m\'as expliqué quand tu étais petit.
Et je me rappelle qu\'on avait indifféremment des bergers et des bergères, des anges et des angesses, je ne sais pas comment il faut dire. Des rois et des reines, voilà, on sait.
En fait, moi franchement, je me vois très bien comme une reine magesse, je ne sais pas comment il faudrait dire. Je me vois très bien dans une caravane de meufs, des vieilles de mon âge.
Je nous imagine en train de charger nos trucs et nos machins et de s\'en aller parce qu\'on a l\'impression que Dieu nous appelle là-bas. Sur la route, on tchatche, on papote, on se raconte nos trucs.
On arrive sur place, on s\'occupe de Marie, on se mêle de tout, on prend le bébé. On lui dit « Attends, mets-le comme ça au sein, tu auras moins mal. Tu veux que je change la couche? »
J\'aime bien la fraîcheur de cette rencontre. Ces moments volés, ces cadeaux, ça rentre aussi dans notre thématique, s\'entraider comme ça, sans trop se poser de questions, entre ceux qui sont d\'ici et ceux qui sont d\'ailleurs.
Conclusion
[Joan] Du coup, on se tiendra au courant, toi et moi, si ça a toqué à notre porte et qu\'on a pu accueillir des gens sans être préparés. Est-ce qu\'on arrive à passer des mots aux actes? Ce n\'est pas toujours facile.
[Stéphane] Merci beaucoup, Joan, pour cet épisode. Merci à toutes les personnes qui ont choisi de débuter 2026 avec nous.
Si vous avez des questions, si vous avez des suggestions, des commentaires, c\'est toujours la même adresse, [email protected].
Merci à l\'Église Unie du Canada, notre commanditaire. Merci à Réforme qui relaie notre podcast.
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Alors, prend soin de toi Joan. Soigne-toi bien, reviens dans la santé. Et bien, bon démarrage d\'année pour vous tous.

