Aki-Terre, une rencontre d'art visuel aux chutes Windigo
Plongez dans l’univers de Aki-Terre, une œuvre murale inspirée par les traditions du peuple Anishinaabeg, qui célèbre la nature et le cycle de la vie. En donnant voix aux artistes, ce balado met en lumière un regard pluriel sur les raisons d’être de cette œuvre, ses symboles, son ancrage territorial et à la mémoire collective qui l’habite.
Ce projet est réalisé grâce au soutien financier du gouvernement du Québec et de la MRC d’Antoine-Labelle dans le cadre de son Entente de développement culturel et du Parc régional Montagne du Diable.
Ce projet a été rendu possible grâce à la collaboration de la communauté Anishinabeg de Kitigàn Zìbì.
Artistes invitées: Summer-Harmony Twenish et Emily Lachaine Gauthier.
Traduction anishinaabemowin et voix de Mariette Buckshot.
Narration et musique originale par Bruno Lachapelle.
Flûte par Emily Lachaine Gauthier.
Conception et réalisation du balado par Jardin des glaces.
Transcription :
Nous enregistrons ce balado à partir du territoire non-cédé du peuple Algonquin-Anishinabeg.
Quel lieu paisible et sauvage pour un balado. Nous sommes au Parc de la Montagne du Diable, dans le secteur des chutes du Windigo, au printemps 2025 et nous contemplons la murale intitulée Aki-Terre, dans le pavillon Desjardins.
Kwey Kakina, Nìbinokwe nidijinikàz, Kitigàn Zìbì nidondjibà.
Bonjour, je m'appelle Summer Harmony Twenish, je suis une Anishinabeg de Kitigàn Zìbì,
je suis une artiste d'art visuel et une illustratrice digitale.
Je suis Algonquin et Anishinaabe.
Bonjour, je m'appelle Emily Lachaine, je suis une artiste en arts visuels, native de Ferme-Neuve, enseignante en arts plastiques aussi à l'école secondaire de Mont-Laurier et mère de deux magnifiques enfants. Amoureuse de la nature.
La chute du Windigo a été un élément de rencontre entre Summer et moi parce que lorsqu'on s'est rencontrées, c'était l'été. Donc on a été s'asseoir ensemble au bord de la chute, discuter de nos idées. On était accompagnés par cet esprit-là, de l'été, de la chute, de la tranquillité du moment.
J'avais déjà entendu parler des chutes et je savais que les gens venaient nager ici mais je n'étais jamais venue visiter l'endroit. Ça a été vraiment génial d'aller faire un petit tour avec Emily et de vivre cette expérience.
Étant native de Ferme-Neuve, j'ai grandi avec une grande proximité avec la forêt, le territoire des Hautes-Laurentides. Et depuis que je suis toute petite, je vais dans des lacs très sauvages.
Un en particulier s'appelle le Windigo. On est ici présentement, mais c'est vraiment un lieu, un territoire où je suis bercée. J'ai été immergée dès ma naissance dans cette immensité-là.
Donc, je viens de Kitigàn Zìbì et j'ai grandi à Chisasibi, qui se situe à la Bay James, en territoire Cree et où ma mère était enseignante.
Depuis que je suis revenue du Nord, j'ai reconnecté avec la famille de mon père. Et j'ai appris, quand nous avons commencé ce projet, que nous venons du lac Tapani, près de Saint-Anne-du-Lac. À une certaine époque, notre famille a migré vers ce qui est maintenant Kitigàn Zìbì. Mais notre territoire s'étend au-delà de ça. Donc, ça a été vraiment cool d'être dans cette région que je connais peu, de voir toute cette beauté et d’y travailler avec Emilie.
Quand on s'est rencontrées, Summer et moi, tout de suite, on a reconnu des valeurs communes par rapport à notre posture féministe, anticolonialiste, environnementaliste aussi. Pouvoir transmettre avec une œuvre en cercle, pouvoir les transmettre, ces valeurs-là, puis pouvoir aussi partager, réunir nos visions du monde. Au centre de l'œuvre, il y a la montagne.
Quand je m'assoyais devant la montagne au lac, je voyais une femme étendue, couchée, allongée, le sein vers le ciel étoilé, vers la voûte étoilée. Moi, je voyais une femme couchée, à l'aise et nue. C'est ce que je voyais, puis cette silhouette-là, je l'ai dessinée. C'est devenu finalement le centre de cette œuvre-là, et puis le parallèle entre la Terre-mère, qui est finalement exploitée, colonisée, la nature qui est vue comme des ressources à exploiter.
C'était intéressant quand j'ai commencé à travailler sur ce projet, à penser, oh mon dieu, je vais aller à la Montagne-du-Diable, ça a l'air tellement effrayant. Mais vous arrivez là et il y a ce beau lac et cette magnifique montagne.
Ce que nous savons, si nous regardons ça d’un point de vue historique, c'est que la montagne a probablement été utilisée comme un point de repère, comme une borne de délimitation des changements territoriaux entre les familles, de la même façon dont certains lacs et autres points géographiques ont été utilisés.
Mais un point qui est vraiment intéressant pour moi, c’est la façon dont la montagne est nommée maintenant. Cette dénomination est menaçante, démoniaque, et très liée à l'Église. Monetoo.
Pourtant, le nom de la montagne, en anishinaabe, c'est «Esprit». Ce mot est neutre. Il désigne une chose qui n’est pas nécessairement mauvaise.
Donc le mot «Manitou» signifie esprit, c'est le mot que nous avons associé à la montagne. Or, avec l'arrivée de l'Église, la culture autochtone a souvent été perçue comme paganiste, ou démoniaque, ou hédoniste, ou quoi que ce soit, somme toute quelque chose qui n'était pas approprié.
Il y a tellement de lacs, tellement de lieux sur notre territoire, dont les noms précèdent la colonisation. Après Champlain, nous avons cessé de nommer les lieux. Auparavant, les noms venaient de l’aspect des îles, des rivières, de ce que nous inspirait la nature.
La murale du Pavillon Desjardins est un autoportrait des artistes Emily Lachaine et Summer-Harmony Twenish. Derrière elles se dresse la montagne du Diable. Autour d’elles, les saisons. L’anneau multicolore qui les entoure est nommé le cercle de la médecine.
Dans mes recherches, j'avais juste le Windigo comme point de repère, ensuite j'ai découvert que la rivière du Lièvre, c'était pour représenter, nommer l'esprit du Grand Lièvre.
Donc j'avais, avec mes recherches, je m'étais fait une histoire, j'avais essayé de comprendre les saisons et le monde à travers le spectre de ces deux entités-là, le Windigo et le Grand Lièvre, comme dans une balance du monde, avec l'été et le printemps qui étaient sous la supervision du Grand Lièvre, et puis qu'il y avait toute la vie qui renaissait et tout ça avec les cours d'eau, et puis il y avait l'automne et l'hiver qui étaient plus en lien avec le Windigo, que finalement on entre dans le ventre glacé du Windigo pendant l'hiver.
La montagne est au centre du cadre. Et c'est comme si on s'identifiait à cette montagne menaçante, en la transformant en quelque chose de beau, en quelque chose que nous honorons et en quelque chose que nous voulons protéger. Et beaucoup de symboles dans la murale portent cette même vibration. D’ailleurs, Emily et moi nous tressons nos cheveux ensemble. Dans la tradition anishinaabe, les cheveux représentent l’esprit.
C'est une chose dont on se soucie. Nos cheveux sont, pour nous, l’extension de notre âme. À un tel point que, lorsque nous mourrons, nous les coupons. Nous les enterrons avec nos proches ou nous les brûlons. Les cheveux retournent ainsi au monde des esprits, auquel ils appartiennent.
Et donc, le tressage des cheveux symbolise les croyances fondamentales qui nous unissent, qui nous font qui nous sommes, nous permettent de travailler ensemble, d'apprendre ensemble, et d'être sur cette voie ensemble.
Donc on est là, au centre de ce tableau, à tresser chacune nos cheveux.
Les femmes se tressent les cheveux pour des couronnes de fleurs un peu partout sur la terre. Les peuples autochtones ont aussi des pratiques où on voit des similitudes entre la façon d'être entre femmes, par exemple. Donc c'est un beau symbole fort et respectif de se qu'on porte chacune, de se tresser les cheveux et que nos tresses s'entremêlent.
Dans la murale, nos cheveux deviennent un tout et cela transcendent le cadre, nous amenant aux petits fruits qui mûrissent. Le bas de la murale représente le Sud, mais aussi l'été et la chaleur, et un moment d'abondance.
Cela nous conduit au début du cycle de la murale. Au cours de l'été, nous observons les plantes, les animaux, et toute l’abondance. Ces symboles se déplacent vers l'automne, vers la récolte.
J’ai cru important d'inclure une piste d’orignal dans la saison de la récolte et de l'automne, parce que c'est un jalon de notre alimentation anishinaabe. C'est une partie importante de notre façon de nous alimenter, parce que ce n'est pas seulement quelque chose qui nous nourrit, c’est aussi notre environnement.
Les orignaux, les chevreuils et les animaux dans notre territoire que nous voyons dans l'automne, c'est une période spéciale, même si nous les tuons. Nous les honorons dans le sens que nous sommes reconnaissants de la vie qu'ils donnent. Et nous savons que ce n'est pas quelque chose que nous prenons facilement parce que nous en comprenons l'impact.
Donc, dans l'automne, vous voyez cette transition de la fin de l'été aux prémices de l'hiver. Quand les animaux changent de pelage, ils se préparent à hiberner. Et puis nous arrivons au-dessus de la murale. Il y a cette beauté de l'immobilité, où les animaux sont plus rares, où la végétation est plus rare. Quand nous parlons de l'hiver, il s’agit d’une période d'immobilité et de réflexion dans la culture anishinaabe : les esprits se reposent. Nous pouvons partager des histoires traditionnelles, des légendes et cela nous permet de traverser l'hiver. C'est ainsi que notre tradition orale est transmise.
Dans l'un des textes que nous avons créés, celui de l'hiver, nous avons parlé des chutes, les chutes du Windigo. La façon dont elles ne gèlent pas complètement. Elles ne font que ralentir.
C'est une chose que nous devons porter en nous : c'est un enseignement de l'hiver, de se reposer, de se ressourcer avant que le printemps revienne. Une chose vraiment intéressante sur les saisons, c'est que pour les Anishinaabeg, il n'y a pas quatre saisons mais bien six saisons entremêlées.
Il y a l'hiver hâtif (pijipibun), aux environs de novembre-décembre, quand le sol est encore doux, mais qu’il commence à se raidir. La neige arrive et repart. Et puis il y a l'hiver profond (pibun) lorsque tout est gelé et sombre, sans échappatoire. Et puis, éventuellement, l’hiver nous conduit au printemps hâtif, qui est une autre saison, lorsqu’il y a encore de la neige, mais que les éléments de la nature veulent revenir à la vie.
Donc dans la murale, on observe le printemps hâtif, l'eau qui s'écoule et se mélange, le vent qui nous amène dans la saison du printemps. Il y a les jeunes pousses des plantes qui fleurissent. Il y a une ourse et son petit qui sortent de l'hibernation et qui découvrent le monde ensemble, pour la première fois.
Et puis ça nous ramène à l'été et on peut revivre ce cycle encore et encore dans la murale et se retrouver soi-même dans ce cycle. Le voyage entier est nécessaire pour tout apprécier, ce que chaque saison offre. Ce n'est pas juste l'été qui est bien, quand le soleil est là. Il y a de la beauté à trouver dans tout le cycle en entier.
Les saisons rythment la vie des êtres vivants, elles sont l’ancrage de notre passage sur cette terre.
Le territoire m'enseigne plein de choses. La nature m'enseigne plein de choses. Tu sais, je me souviens quand j'étais toute petite, mon meilleur ami, c'était un arbre.
Tous les jours, j'allais dans mon arbre quand j'étais petite. Et puis, j'ai reçu beaucoup d'enseignements comme ça. Et mon rapport très fort, très intime avec la nature a fait en sorte que, quand j'ai commencé à découvrir, un peu plus tard, l'enseignement de la spiritualité autochtone, j'étais vraiment fascinée de découvrir à quel point c'était un peuple qui vivait en harmonie, en symbiose et dans le respect de la nature. Et ça, ça m'a fait vraiment du bien. Ça m'a comme réconciliée un peu avec l'humain.
Les Anishinaabeg habitent ce territoire depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, comment expriment-ils leur vision de la cohabitation avec cette terre qui les porte ?
Si nous descendons une rivière ensemble : nous sommes dans un canot et vous êtes dans un autre canot, nous pouvons descendre ensemble, côte-à-côte, ne jamais nous croiser, ne jamais interférer avec la vie des autres, mais peut-être traiter ou collaborer.
Au cours du temps, la façon dont fonctionne le projet colonial, au Canada, c'est de déplacer les peuples des Premières Nations et d'utiliser les ressources de leurs terres. Donc, au cours du temps, nos deux canots ne sont plus côte-à-côte. Nous n'avons plus de canot, et l'autre canot est en train de zigzaguer dans la rivière et d’y déverser de l'huile.
Mais, nous sommes toutes deux ici, maintenant, et nous avons des manières différentes de penser. Il y a place à la collaboration, mais il y a aussi de l'espace pour discuter du féminisme et de l'environnementalisme, et même malgré les barrières linguistiques. Ce sont les principales croyances qui nous habitent, qui nous unissent et qui nous ont aidées à concevoir ce projet.
Comme vous le savez, Emily est une peintre et moi, une illustratrice numérique, mais le cœur de notre pratique en tant qu'artistes, c'est d'être sur le territoire.
Alors que les artistes intègrent la nature comme élément central de leur œuvre, que voudraient-elles nous transmettre?
Une part de mon rêve est de pouvoir accéder à la terre comme auparavant, avant que nous en soyons chassés. Donc, de pouvoir renouer avec notre famille, nos territoires de chasse et de réapprendre ces méthodes traditionnelles de récolte et de rythme de vie en lien avec le territoire. Et de nous éloigner du paradigme du pillage des ressources qui dicte que l'économie canadienne dépend de l'exploitation du territoire.
Et j’aimerais me dire : « OK, en tant qu'êtres humains, nous sommes ici sur la terre pour une durée très limitée. Nous méritons d'en profiter sans la terreur continue que notre planète n'explose.» Je pense aussi que, maintenant plus que jamais, nous devons revenir à un monde où il n'y a plus de hiérarchie entre les humains, la terre, les animaux et l'eau pour pouvoir à nouveau entretenir une relation plus réciproque et symbiotique entre nous mais également avec le territoire qui nous nourrit.
Merci Summer de partager ton rêve. Je l'entends, il résonne dans mon cœur. Mon rêve, ce que je souhaite, premièrement j'ai envie de dire que je souhaite que mes enfants puissent baigner dans de l'eau pure, boire de l'eau pure.
Mon rêve dans ma vie, c'est d'être capable de mettre en pratique une relation avec le vivant. De moi apprendre, réapprendre, écouter aussi. Écouter la sagesse des peuples autochtones.
D'apprendre plus sur les plantes, de continuer à cultiver le savoir pour être dans une certaine autonomie au niveau de la communauté. Puis je pense que c'est important de mettre l'expérience humaine, vivante, la collaboration de l'avant.
Puis la première des choses aussi que j'ai réalisé dans ma vingtaine, c'est qu'on veut protéger ce qu'on aime. Puis au moins d'avoir un endroit comme le parc ici, d'être en contact avec la beauté de la nature, ça fait qu'on l'aime, on est en contact, on est en relation avec la nature. Puis là, c'est là que ça émerge l'envie de protéger ce qu'on aime.
Donc mon rêve, c'est que les gens aiment la nature, respectent le vivant, puis transmettent ça à la vie qui suit, à nos enfants, aux prochaines générations. C'est ça mon rêve.

