

L’entrevue de Cyrille Ekwalla avec Marie-Célie Agnant s’articule autour du doctorat honoris causa que l’UQAM s’apprête à lui remettre pour " l’ensemble de son œuvre et pour son engagement contre les injustices sociales" . Cette reconnaissance la touche profondément, non pas comme une consécration personnelle au sens classique, mais comme la reconnaissance d’un parcours exigeant, marqué par la fidélité à une parole libre, à la dignité humaine et à une littérature habitée par les blessures du monde. Marie-Célie Agnant rappelle que son arrivée dans le milieu littéraire québécois n’a pas été simple. Femme noire, haïtienne, immigrée, elle a dû trouver sa place dans des espaces où sa parole n’était pas toujours attendue. Elle souligne toutefois le rôle déterminant de personnes qui ont cru en elle, notamment des éditeurs et éditrices qui ont reconnu la force de son écriture et l’ont accompagnée dans ses premiers pas littéraires. Au cœur de son propos, il y a l’idée que l’engagement a précédé l’écriture . Arrivée au Canada adolescente, elle dit avoir pris conscience du monde à travers la question de l’apartheid, de Nelson Mandela, des luttes des Premières Nations, des Noirs américains, des Chiliens, des Argentins et des peuples d’Amérique latine. Cette ouverture au monde l’a conduite à comprendre que l’on ne peut pas se regarder soi-même sans regarder les souffrances et les combats des autres peuples. Son œuvre se construit ainsi à partir des marges : l’exil, la mémoire, les femmes, les silences imposés, les violences coloniales et postcoloniales. Elle refuse une littérature de confort ou de simple divertissement. Pour elle, écrire, c’est nommer ce qui dérange : le duvaliérisme en Haïti, les violences systémiques, les féminicides, l’itinérance, le racisme, les morts injustes, les enfants exploités, les corps abandonnés par les sociétés. Marie-Célie Agnant ne se présente pas comme une écrivaine “révoltée” par posture, mais comme une femme qui écrit les yeux ouverts . Sa révolte vient d’une nécessité morale : celle de ne pas rester spectatrice devant l’injustice. Elle rappelle que la littérature a toujours servi à dire ce qui ne va pas dans les sociétés, et qu’elle s’inscrit dans cette continuité. La poésie occupe une place centrale dans son écriture. Elle la décrit comme un filtre qui lui permet de dire l’insoutenable sans écraser le lecteur. La poésie rend possible la traversée de la douleur, autant pour celle qui écrit que pour celui ou celle qui lit. Enfin, le doctorat honoris causa de l’UQAM prend, selon elle, une portée collective. Il reconnaît non seulement son travail, mais aussi la nécessité de faire tomber les remparts qui excluent certaines voix. Elle évoque la fable du colibri : faire sa part, même modestement, sans attendre de pouvoir tout changer. Pour Marie-Célie Agnant, l’écriture ne prétend pas transformer le monde à elle seule, mais elle peut au moins lever les voiles, ouvrir les yeux et empêcher le silence de gagner. Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.